De omni re scibili, et quibusdam aliis

Une histoire de la NSA... avant Snowden

La NSA (National Security Agency) et ses activités sont devenues un sujet de préoccupation majeur pour l’ensemble du monde occidental depuis les révélations d’Edward Snowden, un analyste de l’agence. Pourtant, il ne s’agit pas du premier scandale qui touche l’agence américaine en charge des interceptions, depuis sa création en 1952. Un peu d’histoire…

La NSA est née officiellement en 1952, sous la présidence démocrate d’Harry Truman, mais son activité principale – déchiffrer, casser les communications issues de gouvernements, de firmes ou d’individus – était déjà prise en charge par des agences gouvernernementales américaines depuis la première guerre mondiale.

Une archéologie des écoutes aux États-Unis

En 1917, lors de l’entrée en guerre des États-Unis, une unité spéciale, créée pour décoder les messages téléphoniques et télégraphiques, fut fondée à Washington. Baptisée MI-8, elle rassemblait à la fin de la guerre une vingtaine de cryptologues, 109 sténographes chargés des retranscriptions, et l’ensemble était placé sous la direction de 18 officiers. Herbert O. Yardley dirigeait cette organisation semi-clandestine, chargée de décoder les communications commerciales, militaires ou diplomatiques des gouvernements ou des sociétés commerciales. Rebaptisée « La chambre noire » durant l’Entre-deux-Guerres, installée à New-York et dirigée par Yardley, « La chambre noire » (Black Chamber) avait accès dès 1919 à l’ensemble des communications télégraphiques du pays. Pour cela, Yardley avait réussi à convaincre le président de Western Union, alors la plus grande compagnie télégraphique des États-Unis, de lui laisser accéder aux messages télégraphiés. Même si Yardley disposait de moyens relativement limités après-guerre, avec une équipe réduite à une dizaine d’analystes, les faits d’armes furent réels. En 1921, après avoir « cassé » le code utilisé par le corps diplomatique japonais, Yardley pouvait transmettre aux autorités militaires américaines la position du gouvernement nippon au moment de la conférence sur le désarmement de Washington. Félicité, décoré par la hiérarchie militaire, les activités de Yardley n’en étaient pas moins totalement illégales au regard de la loi sur le secret des correspondances (Radio Communication Act) de 1912. L’existence de la « Chambre noire » était d’ailleurs tenue secrète, les salaires payés en liquide, et ces pratiques aux extrêmes limites de la légalité ont certainement entraîné la chute de Yardley. En 1929, le nouveau secrétaire d’État, Henry L. Stimson, furieux de découvrir les activités de la Chambre noire de Yardley, décida de couper les crédits à la « Chambre noire », affirmant dans une phrase devenue célèbre que « les Gentlemen ne lisent pas le courrier des autres ». De toute manière, après la première guerre mondiale, le contexte était à la centralisation des activités de cryptographie au sein du Signal Corps.

1931 et la parution du livre The American Black Chamber.

Yardley, congédié et ruiné par des placements immobiliers hasardeux au moment de la Grande Dépression, décide à ce moment-là de réagir par la publication d’un livre qui dévoile l’ensemble de ses activités. The American Black Chamber paraît en 1931 et raconte dans le détail les activités de « La chambre noire », dans un style étonnant, proche des standards de la littérature conspirationniste, mais particulièrement bien documenté. Le scandale est immense, le succès tout autant. Le Japon apprend par ce livre l’étendue de l’espionnage de ses communications diplomatiques, proteste et renforce ses standards en matière de cryptographie. Le livre est publié dans l’ensemble du monde occidental, au Japon, en France, en Angleterre… Plus de 60 000 exemplaires sont publiés en quelques années. Certains gouvernements protestent avec force devant l’étendue du scandale. En 1933, deux ans après la première publication du livre The American Black Chamber, Yardley tente de publier un autre livre. Mais il en est rapidement empêché par les services secrets américains, chargés de saisir le manuscrit et l’ensemble des documents qui lui auraient permis de l’écrire. Herbert O. Yardley mourut en 1958, après avoir vainement tenté de vendre ses talents de cryptographe dans différents pays comme la Chine ou monté les entreprises les plus improbables. Sa biographie reste encore à écrire.

Naissance de la NSA, programmes SHAMROCK et MINARET

Mais l’histoire se répète. En 1945, alors que Yardley tente mille reconversions sans en réussir réellement une seule, le patron du Signals Intelligence Service (SIS) approche les dirigeants des trois principaux opérateurs du télégraphe aux États-Unis, ITT World Communications, Western Union et RCA Global. Après deux années de doutes, alors que les principaux avocats de ces compagnies doutent de la légalité des demandes du gouvernement américain, les dirigeants des principales compagnies choisissent de capituler devant l’insistance du secrétaire de la défense, James Forrestal et sa pression amicale et « patriotique ». Baptisé SHAMROCK, le programme de collecte des données débuta en 1947 et très rapidement, les données des compagnies de télégraphe et téléphone furent recueillies de manière automatique.

Lorsque le président Truman signe le décret de création de la NSA[1], en 1952, Shamrock est repris et développé par l’Agence, parmi d’autres programmes d’interception comme Minaret, tous développés dans la plus grande discrétion. À l’origine, le programme Minaret fut créée par la NSA pour surveiller les trafiquants de drogue ou les terroristes. Mais en 1967, l’opposition à la guerre du Viet-Nam se développe partout aux États-Unis. Le président républicain Lyndon B. Johnson, convaincu que l’opposition intérieure à la guerre provient de forces anti-américaines, éventuellement appuyées par les Soviétiques, demande à la NSA une mise sous surveillance des leaders de l’opposition à la guerre. La liste des américains mis sur écoute dans le cadre du programme Minaret est longue : Martin Luther King, le boxeur Muhammed Ali, le militant des droits civiques Whitney Young, l’humoriste Art Buchwald, des journalistes comme Tom Wicker, alors directeur du bureau du New York Times à Washington, des acteurs comme Jane Fonda, mais également des sénateurs. En tout, plus de 1 600 personnalités furent mis sur écoute par la NSA entre 1967 et 1973. À leur apogée, les programmes SHAMROCK et MINARET permirent l’interception de plus de 150 000 conversations téléphoniques par mois, alors que la NSA investissait de manière massive dans les supercalculateurs pour stocker l’information. Certaines retranscriptions de ces écoutes, hautement sensibles, étaient remises en mains propres à la Maison Blanche, aux présidents Lindon B. Johnson, Richard Nixon et à leurs équipes, dans un climat de paranoïa et de suspicion permanent. La liste complète des personnalités mises sur écoute n’est pas encore déclassifiée.

Au milieu des années 1970, à la suite d’articles publiés notamment par le New York Times et grâce au témoignage du lanceur d’alerte Christopher Pyle, qui met à jour l’espionnage des citoyens par l’armée, le Sénat américain s’empare du sujet. La commission Church, du nom de son président, le sénateur démocrate Frank Church, est créée en 1975, avec pour ambition d’enquêter sur l’étendue et la légalité des programmes de la CIA, du FBI, de la NSA et plus généralement de la plupart des agences de renseignement américaines. Ironie du sort, le sénateur Church, ainsi que d’autres membres de la commission, sont placés sur écoute par la NSA. Franck Church fut un opposant tardif à la guerre du Vietnam, dont il avait tenté de réduire l’étendue. En avril 1970, en compagnie du sénateur républicain Sherman Cooper, il avait réussi à introduire un amendement qui limitait le financement des opérations terrestres dans le golfe du Tonkin. La commission Church travaille pendant deux ans, accède à de nombreux documents des agences gouvernementales, auditionne de nombreux responsables. Le 17 avril 1975, le sénateur se présente à l’émission de télévision Meet the press sur NBC, et répond de manière grave aux questions :

Devant le besoin de développer la surveillance des ennemis potentiels, le gouvernement des États-Unis a mis au point un savoir-faire technologique qui nous permet de surveiller les messages émis par les airs . Maintenant, ce qui est nécessaire et important pour les États-Unis, à mesure que nous surveillons les ennemis supposés ou réels à l’étranger. Nous devons savoir, en même temps, que cette capacité peut-être retournée contre le peuple américain, de telle manière qu’aucun Américain n’aurait droit à une vie privée, compte tenu des possibilités de tout surveiller – les conversations téléphoniques, les télégrammes, peu importe. Il n’y aurait plus d’endroit où se réfugier. Si ce gouvernement devenait un jour une tyrannie, si un dictateur parvenait au pouvoir dans ce pays, cette capacité technologique que la communauté du renseignement apporte au gouvernement pourrait lui permettre d’imposer une tyrannie parfaite, et il n’y aurait plus aucun moyen de la combattre puisque que toute tentative d’organiser une résistance, peu importe sa discrétion, le gouvernement en aurait connaissance. Je ne veux pas voir ce pays prendre cette direction. Je sais qu’il existe un moyen d’imposer une tyrannie parfaite aux États-Unis, et nous devons veiller à ce que l’agence et l’ensemble des agences qui possèdent les technologies opèrent dans un cadre défini par la loi et sous notre propre supervision, de manière à ce que nous ne franchissions pas cet abîme. C’est un abîme dont on ne peut pas revenir.

Devant l’étendue des révélations de la commission Church, le Congrès américain met sur pied une législation ambitieuse en 1978. Le Foreign Intelligence Surveillance Act (FISA) est voté. Depuis cette date, l’activité de la NSA est contrôlée par une cour fédérale, baptisée United States Foreign Intelligence Surveillance Court. Basée à Washington, composée de juges, elle supervise, encadre et autorise les demandes de mises sous surveillance de la NSA (plus de 33 000 depuis sa création).

L’affaire Snowden n’est donc pas une dérive contemporaine, isolée, de la NSA. Il y eut de nombreux précédents tout au long du XXe siècle. Lorsque la NSA demande actuellement aux opérateurs téléphoniques de lui transmettre les métadonnées des appels de leurs clients, la méthode n’est pas sans rappeler le rendez-vous d’Herbert O. Yardley avec le président de Western Union en 1919, lui demandant d’accéder de manière intégrale aux télégrammes de la firme.

Note

[1] Aujourd’hui encore, le mémorandum de sept pages signé par Truman pour justifier de la création de la NSA reste classé secret défense.

Commentaires

1. Le vendredi, juin 10 2016, 10:40 par Henri Sztulman

Article riche par les informations, pour moi inédites, qu’il met à notre disposition. Décidément “lire le courrier des autres” et vivre dans le soupçon et la phobie du complot sont d’anciennes traditions des gouvernements des États Unis. Merci pour ce rappel.

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