De omni re scibili, et quibusdam aliis

N'espérez pas vous débarrasser du livre numérique

Depuis deux ans, certains semblent avoir scellé le sort du livre numérique. Arnaud Nourry, PDG d’Hachette, affirmait en mars 2016 que le livre numérique « était en déclin »[1]. Lui-même, d’ailleurs, se demande « si les lecteurs numérique ne se demandent pas à quoi ça sert » (sic).

Les journalistes qui parlaient encore en 2011 d’un livre papier appelé à disparaître, enchaînent désormais des articles sur la mort du livre numérique. Pendant ce temps, les thuriféraires du numérique sont beaucoup plus discrets, et ses ennemis intimes – l’« eBook » a beaucoup d’ennemis intimes, reconnaissons-le –, jubilent en privé sur l’air du « on-vous-l’avait-bien-dit ».

La réalité est autre, mais il faut avoir le goût de l’observation pour la reconnaître. À première vue, effectivement, le marché du livre numérique plafonne depuis deux ans, à près de 27% du chiffre d’affaires de l’édition aux États-Unis, autour de 4% en France. Et ceux qui espéraient une « révolution 2.0 » pour le livre sont pour le moins déçus, puisque les livres numériques ressemblent fortement aux publications papier, la rupture n’est pas là. Umberto Eco avait raison, en 2009, d’affirmer que « nous restons dans la structure du livre. L’ebook, sur lequel le feuilletage est possible, a beau se présenter comme une nouveauté, il cherche à imiter le livre. »
Le livre numérique serait-il, pour ainsi dire, « mort-né » ? Certainement pas, simplement son essor ne se lit pas du côté du chiffre d’affaires des éditeurs. La lecture numérique progresse de manière massive en empruntant des chemins de traverse, elle s’appuie sur le domaine public, le piratage ou encore les pratiques de l’autoédition.

Il n’a jamais été aussi facile de télécharger des livres issus du domaine public. Nous connaissons les projets historiques comme Gutemberg ou Gallica, mais les groupes d’internautes – ou les individus – qui numérisent des titres du domaine public pour les mettre à disposition au format numérique, n’ont jamais été aussi nombreux. Le groupe ebooks libres et gratuits [2], la bibliothèque russe et slave [3], ÉFÉLÉ [4], beaucoup d’autres en réalité, sont particulièrement actifs – et redoutablement efficaces pour mobiliser les compétences de leurs membres, de manière souple et agile. L’intelligence collective est là, en marche, et la Bibliothèque nationale de France confie depuis 2010 certains textes à la fondation Wikipedia, afin que les internautes puissent corriger de manière collaborative les textes numérisés. La BnF a raison, les internautes sont beaucoup plus efficaces que certaines sociétés commerciales partenaires pour corriger, « établir » des copies numériques. Les relecteurs bénévoles sont nombreux, jamais empêtrés dans une organisation hiérarchique avide de réunions, ils s’entraident, se forment mutuellement sur des outils qu’ils créent d’ailleurs parfois. Une manne de plusieurs milliers de travailleurs connectés dans le monde francophone, collabore telle une ruche, pour réaliser des livres numériques d’une grande qualité. À l’image de leur modèle entre tous vénéré, le projet Gutenberg de Michael Hart. Les lecteurs qu’il est possible d’interroger (re)découvrent par ce biais les grands noms de la littérature classique, Victor Hugo, Stendhal mais également beaucoup d’autres, moins connus, Isaac Babel, Henri de Régnier, Victor Segalen et des milliers d’autres. Les auteurs rares et précieux sont également remis en circulation par la ruche. Dès lors, le domaine de la lecture numérique est pour une grande partie celui du « gratuit », il n’est pas nécessaire d’acheter des livres pour lire des années durant sur tablette ou liseuse. Les éditeurs ont l’air de considérer que cela ne les regarde pas. Mais comment imaginer que cette révolution-là puisse rester sans conséquences, qu’elle n’aie aucune incidence sur leur manière de publier ? Les catalogues des éditeurs sont remplis d’ouvrages issus du domaine public, en grand format comme en poche, et ce corpus participe à leur équilibre financier général. Certains éditeurs ne s’y trompent pas d’ailleurs, lorsqu’ils poursuivent Wikisource de leur ire.
Il est vrai que parfois, cette immense ruche connectée, avide de livres à numériser, ne regarde guère la législation sur le droit d’auteur. Certains éditeurs pensaient s’être protégés, en ne réalisant aucun livre numérique. Mal leur en a pris. Leur catalogue se retrouve pris pour cible, et il apparaît rapidement en numérique sous la forme de publications pirates, réalisées par des « teams » parfois concurrentes. Des individus peuvent se décourager, mais certainement pas une communauté décentralisée qui fait entrer en résonance une foule d’individualités aux profils disparates et valorise le travail de ses membres.
De la même manière, comment imaginer que les pratiques de l’autoédition, actuellement pleine révolution, n’aient pas d’incidence sur le marché du livre ? Les associations américaines d’éditeurs soulignent le marasme des ventes au format numérique depuis 2013, mais face à eux, l’autoédition progresse de manière considérable. Peut-être arrivera-t-il un jour, et c’est certainement le souhait de Jeff Bezos, n’en doutons pas, où les plateformes comme Amazon pourront se passer – ou presque – des catalogues issus des grandes maisons d’édition, au bénéfice d’un catalogue pléthorique d’auteurs moyens, particulièrement habiles et inventifs du point de vue commercial, en autoédition. Pardon, il ne me faudrait d’ailleurs plus parler d’ailleurs d’auteurs autoédités, mais plutôt d’auteurs « indépendants », libérés de l’oppression séculaire de la caste des éditeurs. Je ne suis pas certain que ces derniers aient pris la pleine mesure de l’ambition démesurée des auteurs – ils sont plus de deux millions en France, ne l’oublions pas –, dont les livres se vendent, pour certains, très bien au format numérique. Certes, le compte d’auteur a toujours existé, mais quelque chose de radicalement nouveau est en train de s’inventer. La révolution numérique de l’auteur, c’est en réalité l’auteur autoédité qui s’édite sur Amazon et promeut son œuvre sur Facebook, et nous n’aurions jamais osé imaginer cela il y a quelques années.

Imaginer que le livre numérique se trouve dans une impasse est absurde. Simplement, il évolue dans des sphères que l’édition traditionnelle se figure à peine. L’essor de la lecture numérique repose pour partie sur le domaine public, le piratage et l’autoédition.

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